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25.08.2006

Renault au bal des débutantes

Au bal des constructeurs, Renault fait tourner bien des têtes. Il serait pourtant dommage qu’une soirée trop arrosée lui vaille une gueule de bois plutôt qu’un beau mariage.

medium_Ballroom_1.jpgCarlos Ghosn n’a pas grand-chose d’une jeune fille rougissante invitée à son premier bal, son physique napoléonien n’étant pas des plus adaptés au port de la crinoline. Les prétendants ne s’en bousculent pas moins autour de lui pour exiger la prochaine danse, au risque de faire tourner la tête du plus international de nos patrons.

Bon, il est vrai que la résurrection de Nissan n’était pas passée inaperçue du côté de Detroit. Et la perspective, pour un constructeur yankee en déconfiture, de se voir « redressé » sans y perdre son identité devait être plutôt alléchante... C’est la raison pour laquelle GM, puis Ford, se sont poliment adressés au bouillant dirigeant pour le prier de les sortir du marasme dans lequel ils avaient été plongés par l'agressivité de leurs concurrents japonais.

Mais passés les cocoricos d’usage, quels peuvent être les avantages d’une entrée au capital de l’un ou de l’autre des géants US ? La course à la taille critique ? Hum, l’ensemble Renault-Nissan pointe déjà à la quatrième place du palmarès mondial des constructeurs, derrière Volkswagen mais devant DaimlerChrysler, et fait la pluie et le beau temps chez les principaux équipementiers... L’accès au marché américain pour la gamme Renault ? La dimension et l’efficacité du réseau Nissan US constituent pourtant le meilleur levier d’une nouvelle tentative d'expansion à l'Ouest... La capacité à séduire de nouveaux actionnaires ? Renault seul pèse davantage que Ford ou GM en bourse, l’adjonction de ses 44% dans Nissan et de ses 20% dans Volvo Trucks en faisant l’un des darlings des analystes financiers...

On le voit, au-delà de la satisfaction un peu vaine de jouer les caïds dans le Landerneau automobile, tout milite pour un refus poli de débourser quelque 10 ou 15 milliards de dollars au profit de l'un ou l'autre des prétendants ― rien de ce que le Français souhaite accomplir ne pouvant l’être sans leur concours.

De l’autre côté de l’eau, évidemment, on voit les choses différemment. Quel meilleur moyen de passer l’orage, en effet, que de se voir remis en ordre de bataille par le cost killer de Billancourt sans bourse délier, Bill Ford ayant plusieurs fois échoué à débaucher le beau Carlos ? Mieux encore, quelle meilleure stratégie que de demander au Français de financer lui-même le retour aux vaches grasses ? Evidemment, reprendre pied sur le marché américain est une ambition honorable pour un constructeur de classe internationale dirigé par un génie industriel. Mais le faire en prenant le risque d’y laisser sa peau est une autre affaire...

Ecrasé par le poids de sa dette et de ses engagements sur les retraites de ses salariés, technologiquement et esthétiquement en panne, GM est un constructeur en danger de mort. Son redressement, toujours possible, exigera bien plus de temps et d’argent qu’un Renault ne pourra jamais lui accorder. Ford, s’il n’est pas aussi mal en point, reste un constructeur familial dont les propriétaires n’accepteront jamais de s’effacer derrière un patron « exogène », fut-il brillant. Selon certaines indiscrétions, les héritiers de papy Henry tenteraient même de sortir de la bourse, histoire d’accroître encore leur contrôle du capital de l’entreprise. Carlos Ghosn, passé par Michelin, aurait-il tout oublié des spécificités du capitalisme dynastique ?

Que la fragilité temporaire de Ford permette à Renault de mettre la main sur quelques uns des labels prestigieux qui manquent encore à son portefeuille (Land Rover, Jaguar, Volvo...), pourquoi pas ? Que des accords ponctuels avec GM lui permettent d’accomplir ce que les cousins de PSA ont su faire en termes de coopération avec Fiat (utilitaires, monospaces...) ou avec Toyota, pourquoi pas ? Mais tenter de redresser ce qui n’est peut-être plus redressable au péril de sa propre existence n’a rien d’enthousiasmant.

La renaissance spectaculaire de Nissan fait parfois passer Renault pour le junior partner de l'alliance, faisant fait courir le risque d’une inversion des prérogatives au sein du couple. Et la dispersion des priorités de Ghosn, déjà patente depuis son retour à Paris, ne pourra qu’être exacerbée par l’ouverture d’un troisième front. La princesse si courtisée finirait alors par prendre les allures de la grenouille de la Fontaine, terrible retour de bâton pour nous autres froggies.

H.S.